Une chose est sûre, c’est que la valse-hésitation n’est pas du tout son truc à Bernard Guennebaud, on a d’ailleurs failli le perdre en plein milieu de cet article. Mais pour quelle raison notre valeureux auteur y est brutalement pris de visions, pourquoi se prend-il à chanter au beau milieu de son texte ? Parce que les changements de cap, ces girations, tous ces demi-tours suivis par l’OMS depuis cinquante ans l’épuisent, on en appelle au Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus : Maintenant qu’on vous démontre à nouveau que rien ne marche en matière de vaccination anti-polio, et si on s’occupait sérieusement du problème de la gestion des eaux sales ? Bonne lecture.   

Introduction

En 1988, l’OMS annonça qu’elle estimait le nombre de nouveaux cas annuels de poliomyélite paralytique à 350 000. Une commission d’enquête avait parcouru le monde pour y constater 35 000 cas.

Il fut admis que seul 1 cas sur 10 avait été découvert, d’où l’estimation. Cependant aucun argument ne fut avancé pour justifier l’évaluation de cette sous notification.

Supposons un instant que cette sous notification ait été très généreusement évaluée et que le nombre réel de cas ait été bien inférieur à 350 000, la conséquence immédiate aura été que les débuts de la campagne d’éradication de la poliomyélite seront couronnés de succès avec une chute immédiate impressionnante du nombre de cas. Si certains émettaient des réticences pour se lancer dans cette aventure de l’éradication de la poliomyélite, elles auront été vite balayées. Il est vrai que dans les premières années de la campagne, l’enthousiasme fut de mise.

Polio n’est pas variole

Si la variole était immédiatement identifiable à vue, il n’en allait pas de même avec la poliomyélite même si la paralysie, le plus souvent des jambes, était un signe évocateur immédiatement repérable. Mais d’autres virus sont capables de provoquer des paralysies cliniquement identiques à celles déclenchées par des virus polio. C’est ce qu’on appelle la paralysie flasque aiguë (PFA) dont la poliomyélite est une composante.
Pour éradiquer les virus polio, il était indispensable de les pister. Aussi, il est essentiel de pouvoir décider si une PFA était due à un virus polio ou non. Pour cela, un test biologique fut établi [1] p. 252 :
– « Pour être considérés comme adéquats, 2 échantillons de selles doivent être recueillis à un intervalle d’au moins 24 heures dans les 14 jours suivant l’apparition de la paralysie, expédiés sur de la glace ou des accumulateurs de froid jusqu’à un laboratoire accrédité par l’OMS et y arriver en bon état. »

Surveillance du poliovirus

La détection des cas de poliomyélite dus aux PVS (polio-virus sauvage) ou aux PVDVc repose sur la surveillance de la paralysie flasque aiguë (PFA) et l’analyse ultérieure d’échantillons de selles dans des laboratoires agréés par l’OMS appartenant au Réseau mondial de laboratoires pour la poliomyélite. Les principaux indicateurs utilisés pour mesurer la qualité de la surveillance sont un taux annuel de cas de PFA non poliomyélitique ≥1 cas par an pour 100000 habitants âgés <15 ans dans les pays certifiés comme étant exempts de la poliomyélite, ou un taux ≥2 pour tous les autres pays, et un pourcentage d’échantillons de selles adéquats prélevés sur ≥80% des cas de PFA signalés. »

La poliomyélite n’est pas une maladie récente puisqu’elle a été identifiée sur des momies datant de l’Egypte Antique [2] p.149 :
– « L’ancienneté de la poliomyélite en Egypte est attestée par l’existence de séquelles osseuses évocatrices chez deux momies. Celle du musée archéologique de Philadelphie, un homme âgé de la classe dirigeante, daté de 3700 av. J.C, exhumé à Deshasheh, au sud du Caire, et celle du pharaon Minephtah Siptah du musée du Caire, lequel régna sur l’Egypte vers 1200 av. J.C. Mais surtout, des séquelles indiscutables de cette maladie sont représentées sur la fameuse stèle de la glyptothèque Carlsberg, de Copenhague, dédiée à Astarté et datée de la XVIIIème dynastie, où l’on peut voir la jambe droite atrophiée, caractéristique, du gardien du temple de cette déesse. »

On espère que les selles de ces momies étaient arrivées à temps, sur un lit de glace et en bon état dans un laboratoire agréé …

L’ONU soutient la campagne de vaccination

J’ai pris le train en marche au cours de l’année 2002 pour suivre l’affaire sur le site de l’OMS. J’y découvre qu’elle prévoit l’arrêt de la circulation des 3 virus sauvages pour fin 2002 à condition de recevoir tant de dollars pour poursuivre les campagnes de vaccination et que, si cet argent n’arrivait pas en quantité suffisante, alors l’échéance serait repoussée à Pâques 2003.

Je découvre aussi que deux ouvrages vont être publiés en français pour décrire ce beau succès imminent de l’éradication de la polio. Les éditeurs anticipent un peu pour faire, peut-être, un succès de librairie. J’en avais aussitôt acheté un, celui réalisé par Sebastiao Saldago, photographe officiel de la campagne d’éradication avec de très belles photos émouvantes et aussi de nombreux textes très intéressants de plusieurs auteurs. Le photographe écrit :
– « J’ai rendu compte de terribles atrocités…très largement attribuables au genre humain…cet immense effort pour éradiquer la polio m’a redonné la foi, l’espoir en des solutions. Après la variole, la polio sera la deuxième maladie de l’histoire à être éradiquée grâce à une campagne de santé publique. »

L’ouvrage est présenté par Kofi A. Annan qui était à l’époque Secrétaire général des Nations Unies, l’OMS étant sous la supervision de l’ONU :
– « Il n’y a pas de plus terrible négligence envers les enfants que la polio. Que le virus existe encore est déjà, en soi, révoltant puisqu’il est possible de prévenir complètement l’apparition de cette maladie. Protéger un enfant de la polio est aussi facile que de le protéger de la pluie * : il suffit d’ouvrir l’équivalent médical d’un parapluie, en l’occurrence de lui administrer un vaccin, facile à donner et élaboré il y a presque un demi-siècle…/… L‘éradication de la polio d’ici à 2005, qui est la date fixée par la communauté internationale, n’est nullement garantie. Elle dépendra de plusieurs facteurs : l’obtention des ressources encore nécessaires pour procéder aux vaccinations, la bonne volonté de toutes les personnes impliquées dans des conflits armés pour permettre un accès sûr aux enfants à risque, et, enfin, l’efficacité de l’effort continu visant à sensibiliser les familles à l’importance de la vaccination. Ce livre est un bel hommage à ce combat, ainsi qu’aux millions de personnes dévouées qui nous aideront à vaincre cette maladie, faisant de notre monde un endroit meilleur et plus sûr pour chaque enfant

* Ce n’est pas sans rappeler la célèbre affiche des années 1950 « Vaincre la tuberculose n’est qu’un jeu avec le BCG ! » On pourrait rétorquer à Kofi Annan que lorsque le vent souffle trop fort, il devient impossible d’ouvrir le parapluie. C’est l’un des problèmes avec la polio : quand les contaminations sont trop fréquentes ou trop massives, le vaccin ne peut faire face.

 

Un jeu d’enfant ! Il y aura effectivement des millions de bénévoles qui se dévoueront pour favoriser, d’une façon ou d’une autre, la vaccination des enfants. Il y aura, par exemple, des courses relais qui seront organisées en Afrique pour sensibiliser les populations à la vaccination. La polio avait cette caractéristique que les enfants atteints n’en mourraient pas tout de suite la plupart du temps. Ils vivaient longtemps avec des handicaps visibles à l’œil nu. Cela était émouvant et tous voulaient libérer les enfants d’un tel fléau.

Il y eut, en cette occasion, un extraordinaire élan de générosité manifesté par d’innombrables bénévoles et il faut saluer cela. Loin de moi, l’idée de dénigrer ce bel enthousiasme.

Les populations, mêmes pauvres ou déshéritées, se révèlent souvent bien meilleures que les élites qui les dirigent. Les experts avaient, en effet, très gravement failli à leur tâche en ne voyant pas que le cycle des virus polio, décrit dans le précédent article [3], s’appliquait aussi aux virus vaccinaux du vaccin oral le VPO. Ils avaient aussi failli à leur tâche en négligeant l’importance du contrôle des excréments humains, affirmant qu’avec le vaccin VPO, il était certain que l’éradication allait se réaliser même sans s’attaquer à ce très gros problème.

Comme l’illustrent les propos de Kofi A. Annan, les dirigeants politiques et les généreux donateurs suivront les experts en donnant des sommes d’argent considérables pour la vaccination plutôt que pour le contrôle des eaux usées.

Quand les virus tiennent leur assemblée générale

Je vais vous faire une confidence, je suis un peu voyant. Ce don me permet, chaque année, d’assister à l’assemblée générale des virus. Oui, eux aussi tiennent leur assemblée générale et, pour rien au monde, je ne manquerai un tel événement. Il y a quelques années, j’ai pu y entendre un exposé du Grand Chef des virus polio. Il décrivait comment les humains procédaient pour se débarrasser d’eux.

– « Ils nous cultivent dans des bocaux pour nous multiplier en très grands nombres, allant même jusqu’à nous bercer ! Puis ils nous déversent à de nombreuses reprises dans la bouche de tous les enfants qui naissent ! Ainsi, nous pouvons nous répandre joyeusement dans leurs intestins puis dans les eaux qu’ils boiront plus tard ! Nous n’avons jamais été aussi nombreux et notre grande famille des polio-virus, comme ils la nomment, n’a jamais été aussi florissante, s’enrichissant constamment de nouveaux variants qui nous ravissent au cours de nos soirées récréatives. Grâce au concours des grands stratèges humains qui voulaient nous éliminer définitivement de la planète Terre, nous venons de reconquérir enfin les égouts de très grandes villes comme New York et Londres et nous avons de bonnes raisons pour penser que la reconquête de toutes les eaux, qui furent la patrie de nos ancêtres, va se poursuivre avec succès dans un proche avenir. »

J’ai pu constater que les nombreux virus présents à cette assemblée générale étaient écroulés de rire à voir comment les humains s’y prenaient pour les éliminer. Ils chantaient en chœur :

« Pour nous éliminer, ils nous donnent à manger !
Pour nous éradiquer, nous font multiplier !
Pour nous éloigner d’eux, nous donnent à leurs enfants !
Pour nous faire disparaître, nous cultivent dans du sang.
Du sang et reins de singes bourrés d’autres virus !
Pour circuler chez eux, pas besoin d’prendre le bus !»

Certes, les virus ne sont pas des poètes mais ce n’est pas ce qu’on demande à un chant patriotique. Ils étaient heureux de renforcer ainsi leur cohésion nationale et d’exprimer leur confiance en leur avenir.

Noël, Pâques, la Trinité se passe …

Malgré cet enthousiasme et une réduction drastique du nombre annoncé de cas dans le monde, la campagne d’éradication n’a pu tenir le premier rendez-vous fixé par le plan : arrêt de la circulation des 3 polio-virus sauvages en l’an 2000 pour proclamer l’éradication de la polio trois ans plus tard, en 2003. Seul le polio-virus de type 2 avait cessé de circuler fin 1999 ce qui pouvait cependant apparaître comme une note d’espoir. L’OMS va alors décaler les dates butoirs de 2 ans : ce sera 2002 et 2005 au lieu de 2000 et 2003.

Début 2003, l’OMS doit reconnaître que de très importantes épidémies de polio venaient de se produire en Inde pendant la mousson*. Elle doit renoncer à annoncer l’arrêt de la circulation des virus polio sauvages pour 2003. Elle va alors repousser à nouveau les dates butoirs de 3 ans. Ce sera 2005 et 2008 pour la proclamation officielle de l’éradication.

* Il est étonnant que l’OMS n’ait pas mentionné fin 2002 les très importantes épidémies de polio qui se produisaient alors en Inde, tout en envisageant la fin des cas de polio pour le 1er janvier 2003. Elle attendra mars 2003 pour en faire état.

2005 arrive et les virus sauvages sont toujours là. Cependant l’OMS note une diminution encourageante. L’espoir renaît, mais l’année 2006 va être catastrophique :

Tous les espoirs de tenir les échéances s’écroulent. Le doute étant le début de la sagesse, l’OMS va alors décider … de ne plus donner de dates butoirs !

En 2008, une fronde va se manifester à l’OMS : ses experts vont recommander de ne plus viser l’éradication des virus polio mais seulement de contrôler la maladie en particulier en utilisant le VPI, le vaccin inactivé injectable afin d’éviter les paralysies. La directrice générale de l’OMS, Margaret Chan, va taper du poing sur la table en martelant dans un communiqué cinglant publié en page d’accueil du site, que l’OMS gardait le cap en maintenant fermement l’objectif de l’éradication.

Pour éradiquer la polio, il faudra arrêter de vacciner !

A de nombreuses reprises, l’OMS a reconnu la nécessité d’arrêter de vacciner avec le VPO, sans pour autant lui substituer le VPI, une fois les polio-virus sauvages éradiqués [4] :
– « En 1988, l’Assemblée mondiale de la Santé a lancé l’Initiative mondiale pour l’éradication de la poliomyélite. Le vaccin anti- poliomyélitique oral (VPO) vivant, atténué présente de nombreux avantages : il est facile à administrer au niveau buccal, il confère une immunité intestinale faisant que les sujets venant d’être vaccinés résistent à l’infection par les polio-virus sauvages (PVS), il protège sur le long terme contre la paralysie par une immunité humorale durable et il est bon marché. L’utilisation du VPO s’accompagne cependant du risque de survenue de rares cas de poliomyélite paralytique liée au vaccin chez les sujets vaccinés immunologiquement normaux, leurs contacts et les personnes présentant un déficit immunitaire, avec le risque supplémentaire d’émergence de polio-virus dérivés de souches vaccinales (PVDV). En raison de ces risques, l’utilisation du VPO cessera dans le monde entier, une fois que la transmission du PVS aura été totalement interrompue. Comme les PVDV peuvent provoquer des flambées de poliomyélite dans les zones où la couverture du VPO est faible et se répliquer pendant des années chez les sujets présentant un déficit immunitaire, des stratégies pour renforcer la vaccination antipoliomyélitique et la surveillance à l’échelle mondiale sont nécessaires pour en limiter l’émergence.
Propriété des polio-virus dérivés de souches vaccinales : ces virus peuvent provoquer la poliomyélite paralytique chez l’homme et potentiellement circuler sur une durée prolongée. Sur le plan biologique, ils ressemblent aux PVS et diffèrent de la majorité des isolements de polio-virus apparentés aux virus vaccinaux par le fait qu’ils ont des propriétés génétiques correspondant à une réplication ou à une transmission prolongée. Comme les génomes des polio-virus évoluent au rythme d’environ 1% par an, on estime que les virus apparentés aux virus vaccinaux divergeant de la souche correspondante de VPO de >1% s’agissant de la position des nucléotides (déterminée par le séquençage de la région du génome codant pour la principale protéine de surface du virus [VP1]) se sont répliqués pendant au moins 1 an chez au moins une personne après l’administration d’une dose de VPO. Il s’agit là d’une période nettement plus longue que celle de la réplication normale des virus vaccinaux, qui est de 4 à 6 semaines chez un sujet vacciné par le VPO. »

La valse à trois temps des vaccins, trivalent puis monovalent puis bivalent puis retour au trivalent

L’OMS est confronté au fait que les virus circulants dérivés de la souche vaccinale de type 2 (PVDVc2) provoquent des paralysies alors que le virus sauvage de type 2 a disparu depuis longtemps.

Pour tenter de résoudre ce paradoxe, elle a demandé aux industriels de produire des vaccins monovalents de type 1 et 3 pour les utiliser à la place du trivalent. Ce qui fut fait. Ces vaccins furent annoncés comme étant beaucoup plus efficaces que le trivalent.
Comme c’était le virus sauvage de type 1 qui se montrait alors le plus dangereux, on va utiliser le monovalent de type 1. Il se montre en effet très efficace. Bien ! Mais c’est le virus sauvage de type 3 qui va en profiter pour reprendre du poil de la bête ! L’OMS va alors demander aux laboratoires de produire un vaccin bivalent contre les types 1 et 3 à condition qu’il soit aussi efficace que les monovalents. Ce qui fut fait. Bien !
Mais comme les virus PVDVc2 en profitaient pour continuer à se répandre et que les enfants, n’étant plus vaccinés par le type 2, étaient de plus en plus nombreux à faire des polios de type 2, il faudra revenir au … trivalent !

Le REH du 10 juillet 2009 est consacré à la polio en Inde. Il dressait le bilan de l’efficacité des vaccins oraux en Inde [5] :
– « L’Inde a signalé un total de 874 cas dus au PVS* dans 13 États en 2007 et 559 cas dans 13 États en 2008. Du 1er janvier 2009 au 29 mai 2009, 59 cas dus au PVS ont été signalés par 4 États, 279 cas avaient été signalés pendant la même période en 2008. Parmi les cas notifiés en 2007-2008, 867 (61%) concernaient des enfants âgés de <24 mois et 44 cas (3%) des enfants de >5 ans. Un total de 1108 cas (77%) notifiés en 2007-2008 avaient reçu plus de 7 doses de VPO, 265 (18%)ont signalé avoir reçu 4 à 7 doses; 40 (3%), 1 à 3 doses, et 20 (1%) soit n’avaient reçu aucune dose, soit ignoraient le nombre de doses reçues. »

C’est donc un total de 1492 cas de polio enregistrés entre 2007 et le 29 mai 2009 dont les ¾ avaient reçu plus de 7 doses… Pendant des années, l’OMS avait martelé que la persistance de la polio, en particulier en Inde, était liée à une couverture vaccinale insuffisante. Quand il fut établi que plus des ¾ des cas avaient reçu plus de 7 doses de vaccin oral, cette affirmation n’était plus tenable.

La Directrice générale de l’OMS avait alors envoyé une commission pour étudier la faisabilité et les obstacles à l’éradication de la polio. Ses observations et recommandations seront publiées le 20 octobre 2009 [6] : « Évaluation indépendante des principaux obstacles à l’interruption de la transmission du polio-virus.»
– «On retrouve dans les principaux obstacles techniques à l’éradication le fait que certains cas de poliomyélite se sont produits chez des enfants qui avaient reçu plus d’une dizaine de doses de VPO, plus spécifiquement en Inde. La transmission est favorisée par les conditions environnementales prévalant dans toutes les zones visitées où la circulation du polio-virus sauvage persiste : défécation n’importe où, contamination de l’approvisionnement en eau, surpopulation extrême (avec une densité de base de 1000/km2 dans la zone de la Kosi, les populations rurales doivent encore s’entasser sur un dixième de leur territoire au moment des inondations qui accompagnent la mousson). À tous ces facteurs s’ajoutent une prévalence très élevée de la malnutrition, l’insalubrité des aliments d’appoint et un taux de natalité très élevé, avec un espacement des naissances de seulement un an dans certains cas. Dans ces conditions, la vulnérabilité des plus jeunes à la poliomyélite et à d’autres infections par des entérovirus devient manifeste« .

Si une amélioration générale de l’assainissement semble très improbable dans un avenir prévisible, l’attention portée à la salubrité de l’eau et à l’hygiène, en particulier pour les moins de 2 ans, est une intervention utile à examiner. Plus précisément, aucun puit tubulaire dans la zone de la Kosi n’était protégé par des socles ou des plates-formes et nombre d’entre eux étaient entourés d’eau sale stagnante. On nous a dit qu’on avait mis en évidence E. coli, signe de contamination fécale, dans 80% des puits de cette zone.

« Il faut étudier des technologies simples et peu coûteuses pour protéger les puits en zone rurale. La persistance de la circulation de polio-virus sauvages malgré l’administration de nombreuses doses de VPO est préoccupante. »

Protéger les puits plutôt que vacciner indéfiniment, oui on aurait pu commencer par çà ! Mais l’OMS n’a jamais voulu vaincre la polio, elle voulait vaincre la polio par la vaccination envers et contre tout, c’est-à-dire malgré des conditions sanitaires catastrophiques et sans chercher à ce que ces conditions sanitaires s’améliorent afin de montrer la très grande efficacité des vaccins.

2012 : les grandes envolées lyriques sont de retour

REH du 16 décembre 2012 : [7]
– « Jamais le programme ne s’est trouvé en meilleure position, mais le jugement de l’histoire sur l’année 2012 dépendra des prochaines étapes. Bien que les polio-virus restants ne subsistent plus que sur 0,2% des terres émergées, il est impossible de prédire l’imminence d’une éventuelle disparition définitive. Le virus a été capable de survivre et de resurgir dans le passé, résistant de nombreuses fois aux efforts du Programme et aidé par des insuffisances bien connues; faiblesse de la direction, mauvais engagement des parents, micro-plans entachés d’erreurs, financement insuffisant. Nous sommes à un tournant historique de la santé publique : un dernier effort concerté pourrait véritablement déboucher sur l’interruption mondiale de la transmission de la poliomyélite et, au bout du compte, son éradication mondiale. »

Un dernier effort, vraiment ?

Faudra-il activer le vaccin injectable inactivé ?

REH du 14 avril 2006 : la réponse est catégoriquement NON ! [8]
– « La poursuite de la vaccination par le VPO, soit seule, soit associée au VPI, n’est pas possible car elle conduirait inéluctablement au rétablissement de la transmission des poliovirus dans le monde et réduirait à néant tous les efforts de l’initiative d’éradication de la poliomyélite. Elle pourrait également être associée, d’après une modélisation soigneuse et une analyse coût/efficacité, au nombre de cas attendus le plus élevé des 3 scénarios étudiés (poursuite du VPO systématique, passage au VPI universel, ou absence de vaccination contre la poliomyélite) pour la période de l’après-VPO, en raison de la charge de morbidité bien connue des flambées de PPAV (poliomyélite paralytique associée au vaccin), ou de celles dues à des virus dérivés de souches vaccinales excrétés par des sujets immunodéficients et à des virus circulants dérivés de souches vaccinales. »

Dix ans plus tard, la réponse est catégoriquement OUI ! (REH du 9 septembre 2016)
« Abandon du vaccin antipoliomyélitique oral trivalent et introduction du vaccin antipoliomyélitique inactivé à l’échelle mondiale, 2016 : Le VPO peut générer des polio-virus dits dérivés d’une souche vaccinale (PVDV) susceptibles d’entraîner une poliomyélite paralytique qu’il est impossible de distinguer de la maladie causée par les PVS (polio-virus sauvage). Parmi les 721 cas de poliomyélite due aux PVDV circulants (PVDVc) recensés entre janvier 2006 et mai 2016, plus de 94% étaient imputables aux PVDVc de type 2 (PVDVc2). Pour éliminer le risque de poliomyélite causée par les PVDV, il sera nécessaire d’abandonner tous les VPO. La première étape du retrait des VPO a consisté à cesser d’utiliser le VPOt (trivalents) de manière synchronisée, à l’échelle mondiale, entre le 18 avril et le 1er mai 2016, et à le remplacer par le VPO bivalent (VPOb) contenant uniquement les polio-virus de types 1 et 3, supprimant ainsi le VPO de type 2 de toutes les activités de vaccination. En complément du passage du VPOt au VPOb, l’introduction d’au moins une dose de vaccin antipoliomyélitique inactivé (VPI) trivalent injectable dans le calendrier vaccinal pédiatrique permet de réduire les risques liés aux flambées de poliomyélite due au PVDVc2 et de faciliter la riposte à ces flambées. »

Le REH du 12 février 2016 fait le point sur des flambées de polio-virus circulants dérivés de souches vaccinales dans 5 pays en 2014-2015 [10].
– « C’est là que le vaccin antipoliomyélitique inactivé (VPI) intervient. Administré par injection, celui-ci fournit une protection contre les trois types de polio-virus mais, à la différence du vaccin oral, il ne peut pas causer de poliomyélite dérivée du vaccin parce que le virus utilisé dans sa fabrication est un virus mort.
À la différence du vaccin oral toutefois, le VPI n’induit pas l’immunité intestinale qui est nécessaire pour arrêter la transmission. En conséquence, un enfant qui reçoit uniquement le VPI ne contractera pas la poliomyélite, mais pourrait excréter le virus perpétuant ainsi sa circulation. C’est pourquoi la combinaison alliant à la fois le vaccin oral bivalent et le VPI est désormais nécessaire. »

Constat : ce qui était formellement proscrit en 2006 comme étant la stratégie la plus désastreuse est devenue indispensable en 2016 !
« Le Plan prévoit de s’atteler simultanément à l’éradication du polio-virus sauvage et à l’élimination du PVDVc. »

Nous constatons que l’OMS n’envisage plus d’éradiquer les virus polio dérivés de souches vaccinales mais seulement de les éliminer. Nuance qui pourrait échapper à certains mais dans le vocabulaire de l’OMS élimination a un sens très différent d’éradication. On éradique un virus mais on élimine une maladie, ce qui ne signifie pas qu’elle ne se produit plus mais qu’il y a seulement des cas sporadiques, la cause de la maladie n’ayant pas été éradiquée ce qui demande de maintenir les moyens de lutte.

C’est très clair : l’OMS a abandonné son projet d’éradiquer la polio tout en se préparant à annoncer l’éradication des polio-virus sauvages pour laisser les médias annoncer l’éradication de la polio, ce qu’elle ne démentira pas.

A Genève, ils sableront le champagne pour saluer la belle réussite qui sera de poursuivre indéfiniment la vaccination injectable de toute la planète contre la polio alors que la plan d’éradication avait été adopté dans l’enthousiasme en 1988 par tous les Etats membres de l’OMS en pensant qu’on allait faire des économies en abandonnant toute vaccination contre la polio.

Adieu veau, vaches, cochons, couvées …C’est bien encore une fois l’histoire de Perrette et le pot à lait.

Mais la covid va passer par là …

La pandémie covid 19 va compromettre ce nouveau plan avec l’interruption volontaire des vaccinations porte à porte pour éviter la propagation du virus. Voici un extrait du communiqué de presse OMS du 10 juin 2021 [11] :
– « Les pays réaffirment leur engagement à mettre fin à la poliomyélite à l’occasion du lancement d’une nouvelle stratégie d’éradication. Le soutien renouvelé des donateurs est essentiel pour mettre fin à la poliomyélite après la récente augmentation des cas et les revers causés par la COVID-19. En 2020, 1226 cas de poliomyélite, toutes formes confondues, ont été enregistrés, contre 138 en 2018.»

Une nouvelle stratégie ? En fait, un nouveau vaccin oral dirigé contre les polio-virus circulant dérivés de souche vaccinale de type 2. Il s’agit du nPVO2 que certains pays ont commencé à utiliser en mars 2021.
– « L’OMS a publié une recommandation d’autorisation d’utilisation d’urgence pour ce vaccin en novembre dernier. Les essais cliniques ont montré que le nOPV2 est sûr et efficace contre le polio-virus de type 2, et qu’il pourrait arrêter les flambées de PVDV2c de manière plus durable que le vaccin antipoliomyélitique oral de type 2 existant. »

Plus précisément [12] :
– « Le nVPO2 est une version modifiée du VPOm2, mis au point depuis près de dix ans grâce à la collaboration d’un vaste réseau d’experts mondiaux. Outre son innocuité et son efficacité, les essais cliniques montrent que ce vaccin est génétiquement plus stable que le VPOm2, ce qui réduit nettement la probabilité qu’il retrouve une forme pouvant entraîner une paralysie dans les milieux présentant un faible niveau d’immunité. Par conséquent, le nVPO2 réduit le risque de voir apparaître de nouvelles flambées de PVDVc2. »

Conclusion provisoire

Qu’en attendre ? Que ce nouveau virus vaccinal prenne la place des PVDC2c comme les virus polio vaccinaux de type 2 avaient pris la place des polio virus sauvages de type 2. Mais quelle garantie a-t-on que ces nOPV2 ne deviendront pas à leur tour virulents comme les PVDC2c ? Cela demandera peut-être plus de temps mais c’est tout. Puis, il faudra procéder de même avec les types 1 et 3 qui ne manqueront pas de se manifester eux aussi. Ils vont poursuivre ainsi pendant combien de temps ? Ils poursuivent surtout leurs fantasmes [11] :
– « Avec cette nouvelle stratégie, l’IMEP indique clairement comment surmonter les derniers obstacles à l’instauration d’un monde exempt de poliomyélite et améliorer la santé et le bien-être des populations pour les générations à venir, a déclaré le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, Directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé et membre du Conseil de surveillance de la poliomyélite. Mais pour y parvenir, nous avons besoin de toute urgence de nouveaux engagements politiques et financiers de la part des gouvernements et des donateurs. L’éradication de la poliomyélite se trouve à un moment charnière. Il est important que nous tirions parti de la dynamique créée par la nouvelle stratégie et que nous marquions l’histoire ensemble en mettant fin à cette maladie. »

Le même discours fut prononcé de nombreuses fois auparavant, comme par exemple en 2002, 2008, 2012, 2016 … « Nous sommes à un moment charnière, nous pouvons marquer l’histoire mais il faut plus de moyens financiers, plus de soutiens, plus … »

 

Bernard Guennebaud
Septembre 2022

 

 

Notes et sources
[1] REH du 13 MAI 2016, n° 19 https://apps.who.int/iris/bitstream/handle/10665/254443/WER9119.pdf?sequence=1&isAllowed=y
[2] https://www.biusante.parisdescartes.fr/sfhm/hsm/HSMx2004x038x002/HSMx2004x038x002x0147.pdf
[3] https://www.aimsib.org/2022/09/18/leradication-de-la-polio-ou-perrette-et-le-pot-a-lait/
[4] REH n° 38 21 sept 2012 https://apps.who.int/iris/bitstream/handle/10665/241963/WER8738_358-368.PDF?sequence=1&isAllowed=y
[5] REH du 10 juillet 2009 polio en Inde https://apps.who.int/iris/bitstream/handle/10665/241379/WER8428.PDF?sequence=1&isAllowed=y
[6] https://www.docdroid.net/rA7ybzM/polio-evaluation-confr-pdf
[7] REH du 16 décembre 2012 https://apps.who.int/iris/bitstream/handle/10665/242010/WER8751_52.PDF?sequence=1&isAllowed=y
[8] REH du 14 avril 2006 https://apps.who.int/iris/bitstream/handle/10665/233063/WER8115.PDF?sequence=1&isAllowed=y
[9] REH du 9 septembre 2016 https://apps.who.int/iris/bitstream/handle/10665/250045/WER9136_37.pdf?sequence=1&isAllowed=y
[10] REH du 12 février 2016 https://apps.who.int/iris/bitstream/handle/10665/254288/WER9106.pdf?sequence=1&isAllowed=y
[11] Les méfaits du Covid 19 https://www.who.int/fr/news/item/10-06-2021-countries-reaffirm-commitment-to-ending-polio-at-launch-of-new-eradication-strategy
[12] https://polioeradication.org/news-post/recommandation-provisoire-dautorisation-dutilisation-durgence-pour-un-nouveau-vaccin-antipoliomyelitique-oral-de-type-2-nvpo2/

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