Voici un livre salutaire, écrit par un journaliste indépendant, qui critique la façon dont la « lutte contre la désinformation » et « l’anti-complotisme » sont devenus des slogans politico-médiatiques permettant d’écarter du débat public les questions dérangeantes pour le pouvoir (1). Au cœur de cette entreprise moderne de propagande, se situent des groupes comme celui tournant autour du site Conspiracy Watch. Comme le dit Denis Robert (fondateur du média indépendant Blast en 2021) dans la préface de ce livre : « ses animateurs trustent journaux, plateaux télé et commissions. L’association qui édite le site, financée par de l’argent public et une fondation privée, sert de nombreux intérêts qui n’ont pas grand-chose à voir avec le journalisme ou la vérité, mais tout à voir avec l’influence et la manipulation » (p. 9). C’est qu’il s’agit en réalité d’« une officine politique » à qui « on fait appel pour tuer dans l’œuf le débat, la réflexion même », de sorte que « lutter contre les complots leur permet surtout de tuer les vérités qui dérangent » (p. 12). Ils ont ainsi joué un rôle important durant la crise du Covid, pour décrédibiliser toute contestation de la politique sanitaire du gouvernement. Mais ce n’est là qu’un aspect parmi d’autres de ce travail d’influence au service du politique.
La construction d’un réseau d’influenceurs politisés
Lancé en 2007, le site Conspiracy Watch se professionnalise à partir de 2017 grâce au soutien financier de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, « un parrainage qui lui assure aujourd’hui plus de 50% de ses recettes connues » (p. 27). Ses animateurs, Rudy Reichstadt et Tristan Mendès France, enseignent aussi dans des écoles de journalisme comme le Celsa. Ils sont mobilisés régulièrement par le pouvoir politique actuel pour participer à des commissions, missions d’information, rapports… Les ministères leur confient des missions. La Miviludes, mais aussi le CRIF, la LICRA, la Ligue de l’Enseignement, l’Union rationaliste, la Fondation Jean Jaurès. Ils sont par ailleurs en partenariat avec Google pour organiser d’un côté la censure des contenus qui les dérangent, de l’autre la promotion de leurs contenus. Les partenariats concernent aussi Facebook, YouTube, TikTok et X France. On les retrouve aussi (évidemment) largement cités par Wikipedia. C’est un vaste réseau d’influence et de propagande au centre duquel se trouve donc le dénommé Rudy Reichstadt.
Après sa formation à Sciences-Po en 2004, ce dernier s’est rapproché des cercles néoconservateurs atlantistes et pro-israéliens où l’on est obsédé par « l’islamisme ». Il y côtoie notamment Pierre-André Taguieff (qui deviendra son mentor), Raphaël Glucksmann, Pascal Bruckner… Il se rapproche également de Bernard Henri-Lévy et de Caroline Fourest, proche de Manuel Valls. Mais ce sont les attentats de 2015 qui lui offrent un tremplin politique. Il est reçu par Najat Vallaud-Belkacem alors ministre de l’Éducation. Son cercle s’élargit à Thomas Huchon et Gérald Bronner dont il devient un proche (pp. 41, 54). Il se rapproche aussi du SIG (le Service d’Information du Gouvernement) dirigé à l’époque par un préfet proche de M. Valls (Christian Gravel) qui dirigera ensuite la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires). Il se lie également avec le journaliste essayiste franco-algérien Mohamed Sifaoui, ami de M. Valls, connu pour ses prises de positions islamophobes voire clairement racistes. En 2016, il est l’un des premiers signataires du manifeste du Printemps Républicain, créé par la mouvance de M. Valls (p. 45). La consécration ne tarde plus dès lors. En 2017, l’association reçoit d’abord la subvention de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, sans cesse renouvelée depuis (150 000 euros en 2019). Un des dirigeants de la Fondation (Iannis Roder) est par ailleurs président de l’Observatoire du conspirationnisme, ainsi que directeur de l’Observatoire de l’éducation à la Fondation Jean Jaurès. L’autre bienfaiteur de Conspiracy Watch est le gouvernement, par l’intermédiaire de la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah). L’association a longtemps prétendu qu’elle ne touchait aucune subvention d’Etat. C’est un pur mensonge. Elle a reçu directement et indirectement plus de 100 000 euros de l’Etat en 2021 et en 2022 (p. 60). Par la suite, « à l’instar du principal intéressé, les réseaux vallsistes se sont largement recyclés dans la Macronie » (p. 53). Le lien se met en place dès la campagne présidentielle 2022 et se structure ensuite, notamment avec le cabinet de Marlène Schiappa à l’époque ministre déléguée chargée de la Citoyenneté. Il est dès lors pris dans l’affaire du Fonds Marianne en 2021 (une réserve d’argent créée après l’affaire de l’assassinat de Samuel Paty afin de soutenir financièrement des associations luttant contre « les discours haineux et séparatistes », notamment sur les réseaux sociaux) qui fait l’objet de procédures judiciaires en cours.
Défendre le libéral-atlantisme des élites occidentales
« Cette promotion vallso-macroniste n’est pas le résultat d’un complot, elle provient simplement d’une convergence idéologique et politique : une adhésion commune à ce que nous avons appelé le libéral-atlantisme ; auquel il faut ajouter un parti pris ‘laïciste’ hostile à l’Islam et aux musulmans, ainsi qu’une profonde complaisance à l’égard d’Israël », écrit L. Dauré (p. 63). Et quand ce ne sont pas « les Musulmans » qui servent d’épouvantail, ce sont « les Russes ». Ainsi, un autre ami de Rudy Reichstadt, le journaliste-idéologue Brice Couturier (longtemps chroniqueur à France Culture, désormais au Point) expliquait le mouvement des Gilets Jaunes par « les manœuvres de Poutine » (p. 69). Et quand ce n’est pas non plus l’épouvantail russe qui permet de déconsidérer un adversaire, rien de tel qu’une bonne accusation d’antisémitisme pour évacuer les critiques dérangeantes. Rappelons qu’un autre proche de Reichstadt, l’inénarrable BHL, est allé jusqu’à suggérer en 2016 « que l’affaire du sang contaminé était une machination antisémite contre Laurent Fabius et que l’affaire DSK pourrait bien être de même nature » (p. 74). L. Dauré ne dit malheureusement rien sur le traitement de l’affaire Epstein. Il aurait pourtant été très intéressant (et très révélateur) d’analyser les efforts déployés par Reichstadt et son réseau pour minimiser cette affaire, dénonçant l’« obsession complotiste » au lieu d’analyser l’affaire en elle-même, prononçant « Epstine » au lieu d’Epstein (un genre de novlangue) et allant jusqu’à contester que l’on parle de « victimes » au sujet des viols et abus sexuels subis par tant de jeunes femmes au prétexte que les faits n’ont pas été jugés en France (2).
Le prétendu antisémitisme (associé à un autre fantasme commode : l’« islamo-gauchisme », théorisé notamment par Taguieff) permet aussi de critiquer en permanence les forces politiques dites d’extrême droite et d’extrême gauche. Enfin, lorsqu’il n’est pas possible (car trop ridicule) d’accuser tel ou tel d’antisémitisme ou d’accointances avec l’extrême droite, il reste toujours l’étiquette infamante de « complotiste » qui passe partout et fait bien son travail de diversion. Didier Raoult s’en amusait récemment, en sous-titrant son dernier livre « Journal d’un complotiste » (3). Nous serions nombreux, médecins, universitaires et/ou chercheurs, à pouvoir faire de même.
Laurent Dauré montre ainsi que ce réseau d’influenceurs, comprenant des politiciens, des journalistes et des intellectuels politisés, promeut au fond « une expertise biaisée au service de l’impérialisme occidental ». Pour eux, les choses sont simples : l’Occident est le camp du Bien tandis que la Chine, la Russie, l’Iran, etc., forment le camp du Mal (p. 106). Tandis qu’on fera l’éloge de l’OTAN et que l’on exonèrera la CIA de toute critique, on passera en revanche son temps à diaboliser les méchants non-occidentaux. L’atlantisme conduit même ce réseau à relativiser les Wikileaks et à tenter de décrédibiliser Julian Assange (p. 131sqq), puis Edward Snowden (p. 152sqq). Pire que des fake news, « Rudy Reichstadt se livre en fait à une réécriture de l’histoire », estime finalement son critique (p. 124). Ainsi, Reichstadt et ses amis sont en réalité eux-mêmes des théoriciens du complot, par exemple en ayant défendu l’idée selon laquelle l’élection de Trump en 2016 était (encore !) « un coup des Russes » (p. 157sqq). Bref, « que ce soit sur le déclenchement de la guerre en Irak, l’affaire Assange, Edward Snowden, le Russiagate, les Twitter files et plus globalement les manipulations de l’information émanant du camp otanien, Conspiracy Watch mise sur l’ignorance de son public et l’entretient. Le site occulte une multitude de faits importants et interprète tout avec un biais atlantiste, aggravé par une déférence à l’égard de la raison d’État et des services de renseignement occidentaux » (p. 183). Et cela s’est encore vérifié avec la couverture faite par ce réseau de l’attaque états-unienne du Venezuela puis avec les crimes de guerre d’Israël à Gaza (qu’il est bien entendu interdit de qualifier de génocide sous peine de se voir taxer d’antisémitisme).
Désinformation et complotisme en santé : les arroseurs arrosés
Malgré tout cela, ce réseau « anti-complotiste » est adulé par les médias mainstream et leurs « fact checkers ». L. Dauré suggère qu’il est même protégé puisque, avant l’enquête hébergée par Blast et qui a donné ce livre, le réseau « anti-complotiste » n’avait jamais fait l’objet d’une enquête de la part de ceux qui prétendent exercer une vigilance critique sur les élites (comme Mediapart ou le Canard enchaîné). Il aurait dû toutefois signaler ici le travail critique de petits médias indépendants comme France Soir (notamment les analyses conjointes de sa rédaction avec Idriss Aberkane et Didier Maïsto), ainsi que celui d’un encore plus petit média-citoyen : Les déQodeurs, pour ne donner que ces deux exemples. Saluons aussi le site et la chaîne YouTube Elucid, qui a accordé une longue interview à L. Dauré en avril dernier (et nous a permis de découvrir son travail).
Dans sa conclusion, L. Dauré cite un véritable chercheur comme le politiste Julien Giry (Université de Tours), auteur d’une thèse sur le conspirationnisme, qui estime que toute la mouvance Conspiracy Watch relève d’« une approche militante et para-académique » dans laquelle « quelques individus ont réussi à transformer une cause militante en espère ce de revenu professionnel » (p. 226). Dès lors, ce sont eux les « idiots utiles », qui se sont mis au service (rémunéré) d’une élite politique qui « projette son propre fantasme d’irrationalité des classes populaires et créé un problème public » puis « s’auto-missionne » pour « le solutionner à peu de frais » (p. 227). Il est en effet facile de reprendre ici ou là sur Internet les propos les plus caricaturaux sur n’importe quel sujet, et de prétendre les « débunker » comme l’on dit de nos jours dans un affreux anglicisme. Or « on ne peut détourner le regard des formes de complotisme et de désinformation qui se manifestent au sein des élites, leurs effets étant généralement beaucoup plus structurants que le folklore conspi maintenu bon an mal an à la périphérie du système médiatique » (p. 19). Mais c’est là tout l’enjeu : attirer l’attention sur quelques élucubrations sans grand intérêt pour tuer dans l’œuf toute critique de fond. Il est par exemple facile de s’emparer d’un propos lambda suggérant que « Bill Gates veut tuer la moitié de l’humanité », pour mieux interdire en retour la discussion sur l’influence bien réelle et même décisive du multimilliardaire sur les politiques sanitaires mondiales (4). En ce sens, l’anti-complotisme officiel est en réalité un écran de fumée, une diversion, une stratégie de l’ignorance comme l’on dit en agnotologie, c’est-à -dire « l’effort délibéré pour empêcher, obscurcir ou détourner le savoir de l’émergence » (5). Et ceci nous intéresse directement à l’AIMSIB car, depuis la crise du Covid, cette mouvance a étendu son influence aux questions de santé et de médecine, auxquelles elle n’entend pourtant à peu près rien. Suggérer que l’origine du SARS-CoV-2 n’était pas naturelle exposait à l’accusation de complotisme, ce qui permettait d’écarter l’interrogation sur les manipulations génétiques concernées. Suggérer que les thérapies géniques fabriquées en urgence pour profiter de l’aubaine ont provoqué des effets indésirables en quantité et en gravité inédites exposait là encore à la même accusation permettant d’évacuer la question. Et ainsi de suite. Plus récemment, on retrouvait ce même réseau au cÅ“ur du rapport de la Fondation Descartes (2023) puis du rapport Molimard (2026) sur « la désinformation en santé » cherchant à déconsidérer toutes les approches médicales dites « non conventionnelles », tout en occultant soigneusement la question des conflits d’intérêts avec l’industrie pharmaceutique de nombreux médecins (et sociétés savantes de médecins) « conventionnels » (6). Il s’agit donc bien d’une entreprise d’influence et de propagande à la fois massive et générale, qui illustre hélas le déclin intellectuel et la régression démocratique auxquels nous assistons de façon criante depuis quelques années, et dont certains intellectuels (les vrais, ceux qui ne s’achètent pas) nous avaient prévenu depuis fort longtemps (7).
RéférencesÂ
(1) L. Dauré, L’anticomplotisme officiel. Une idéologie au service de l’ordre établi, Paris, éditions critiques, 2026 [présentation sur le site de l’éditeur].
(2) Voir l’émission « French Carcan » de février 2026, relayée notamment sur X par l’Observatoire du journalisme (ici).
(3) D. Raoult, La société du factice. Journal d’un complotiste, Paris, Fayard, 2026.
(4) L. Mucchielli, « Anti-complotisme ou stratégie de l’ignorance ? L’influence de Bill Gates sur la gouvernance mondiale de la santé », L’inventaire. Revue de critique sociale et culturelle, 2025, 15, p. 51-76 [en ligne].
(5) L. McGoey, « The Logic of Strategic Ignorance », British Journal of Sociology, 2012, 3, p. 533-576.
(6) Berna F., Evrard R., Verneuil L. (2026), « Lutter contre la désinformation en santé : une analyse critique du rapport ‘Information et santé’ de la Fondation Descartes sur les ‘thérapies alternatives’ », Hegel, 161 (1), p. 95-109 ; Ph. Brouqui, L. Mucchielli, « Conflits d’intérêts et construction de la notion de ‘désinformation en santé’ : le cas du rapport Molimard », Hegel, 161 (2), à paraître.
(7) Les éditions La Découverte viennent notamment de rééditer le texte de Bertrand Russel datant de 1928 : B. Russel, Propagande officielle et pensée libre, Paris, Zones, 2026.